L’actualité par Daniel Chrétien
Mangeons-nous québécois?
Votre jus préféré a disparu des rayons de votre supermarché? Peut-être est-il victime du grand remue-ménage qui transforme le monde de l'alimentation.
Toute pimpante dans son costume «petit matelot», Marjorye Gingras, 35 ans, concocte d’odorants petits plats à l’arrière de sa poissonnerie, à Saint-Bruno-de-Guigues, en Abitibi. Son commerce, à une encablure du lac Témiscamingue, est le rendez-vous des connaisseurs. Jusqu’en novembre 2002, les fins palais pouvaient aussi acheter ses poissons, caviars et mousses dans un Provigo d’Amos. Plus maintenant. «Le gérant m’a appris qu’ils ne faisaient plus partie de la liste des produits autorisés par la chaîne Loblaws.» Dehors, la Poissonnerie Témis!
Le supermarché en question voudrait-il offrir ces produits à ses clients qu’il ne le pourrait pas nécessairement. Car rien ne garantit que Loblaws l’autoriserait à les distribuer. Ce serait contraire aux pratiques de centralisation des approvisionnements de la chaîne.
Le problème ne se pose pas qu’en Abitibi. Depuis des années, Louise Ménard, propriétaire de quatre supermarchés IGA dans la région de Montréal, lutte pour conserver le droit de garnir ses étalages de produits régionaux et du terroir. Cette femme d’affaires, qui évolue dans le secteur de l’alimentation depuis plus de 20 ans, dresse un portrait plutôt sombre de son industrie. «On reconnaît de moins en moins au marchand le droit d’être différent, rage-t-elle. Mais ce n’est pas vrai qu’on va m’obliger à consacrer 25 pi d’étagères au ketchup Heinz!»
Celle que le milieu surnomme la Margaret Thatcher de l’alimentation, à cause de ses nombreux coups de gueule, revendique haut et fort le droit de tenir en magasin des produits plus spécialisés. «Jusqu’ici, les dirigeants d’IGA ont été patients avec moi. Mais je vieillis, dit la quinquagénaire. Je vais finir par être moins combative. Ils m’auront à l’usure...»
Au Québec, trois grandes chaînes se partagent 82% du marché de l’alimentation: Loblaws (Provigo, Loblaws, Maxi Plus, L’intermarché), Sobeys (IGA, IGA Extra, Marché Bonichoix, Marché Tradition) et Metro (Metro, Metro Plus, Super C, Loeb, Marché Richelieu). C’est énorme. Selon le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), seules la Suède et la Norvège ont un marché de l’alimentation plus concentré.
En prévision de l’offensive de Wal-Mart, qui a ouvert l’automne dernier ses premiers supermarchés Sam’s Club en Ontario, les trois chaînes ont entrepris, il y a six ans, de centraliser leurs approvisionnements et leur distribution. Ainsi, la vaste majorité des produits alimentaires vendus chez IGA, Provigo, Metro et compagnie transitent par un centre de distribution avant d’être acheminés dans les supermarchés. La livraison directe du producteur à l’épicier est désormais aussi rare que des fraises fraîchement cueillies en janvier. «Une question d’efficacité et de contrôle de la qualité», dit Marc Poulin, président de Sobeys Québec.
Cette centralisation peut certes ouvrir de nouveaux marchés aux petits producteurs régionaux, à condition qu’ils aient les reins assez solides pour satisfaire l’appétit des trois ogres. Par exemple, Loblaws-Provigo achète des pommes de terre au Saguenay–Lac-Saint-Jean et les fait livrer à son entrepôt de Boucherville. De là, elles sont distribuées dans tout le Québec. «C’est un net avantage pour le producteur, qui bénéficie d’un rayonnement encore plus important», dit Josée Bédard, directrice principale des affaires générales à Provigo.
C’est le cas, notamment, des Serres coopératives de Guyenne, dans le nord de l’Abitibi. Leurs tomates passent par un entrepôt de Boucherville avant de revenir dans les épiceries de la région. «Cet aller-retour n’est peut-être pas logique, concède Réjean Dubé, directeur des serres, mais le système nous ouvre au moins les portes des épiceries de Montréal. Nous apposons chaque semaine des étiquettes différentes sur nos tomates, de sorte que si la rotation est bien faite à Boucherville, il n’y a pas trop de pertes.»
Les trois grandes chaînes ont aussi doublé, voire triplé, l’espace réservé aux aliments dans leurs supermarchés. Aujourd’hui, Metro tient 20 000 produits différents. C’est 8 000 de plus qu’il y a 10 ans. Les grands IGA en offrent de 30 000 à 40 000. Idem pour Loblaws, qui vient d’inaugurer un magasin de 9 300 m2 à Gatineau et qui en ouvrira bientôt un de 13 000 m2 — huit fois la superficie de la patinoire du Centre Bell! — «quelque part dans l’île de Montréal». Ces stratégies ont porté fruit puisque les ventes combinées des trois chaînes ont atteint la somme gargantuesque de 15 milliards de dollars en 2002, ce qui correspond à plus de 80% de tous les aliments et boissons vendus au Québec. En 1992, elles représentaient 60% de ce marché.
Pendant que les hypermarchés se font voraces, les petits fournisseurs québécois ont toujours du mal à se grignoter une place. «Ceux qui sont en mesure de distribuer leurs produits dans quelques régions seulement sont expulsés, dit Michel Morisset, directeur du programme d’économie et de gestion agroalimentaires à l’Université Laval. Les supermarchés offrent davantage de fromages régionaux ou de produits du terroir, mais jamais en grand volume.»
Pour alimenter leurs hypermarchés, les grandes chaînes ont établi de nouvelles règles. Elles réclament désormais à leurs fournisseurs de plus importants volumes d’approvisionnements, livrables selon la formule «juste-à-temps» dans les quelques centres de distribution, répartis principalement autour de Québec et de Montréal. Une formule souvent irréaliste pour les petits producteurs.
Le centre de distribution de fruits et légumes de Sobeys, à Boucherville, se déploie sur 13 000 m2. Champignons, clémentines, oranges, brocolis et autres produits frais sont empilés sur des étagères aussi hautes qu’un bâtiment de quatre étages. Au sol, une armée de convoyeurs déplacent les caisses et préparent les lots qui seront livrés dans les marchés IGA et IGA Extra de la grande région de Montréal. Ici, place à l’efficacité. À part les bananes — qui ont leurs propres chambres de mûrissement, où elles passent d’un vert bouteille à un jaune tendre —, aucun fruit ou légume ne séjourne au centre de distribution plus de 48 heures. «Ainsi, ils sont toujours frais», dit François Béliveau, directeur du centre.
Tout le long de la route sinueuse qui mène des champs aux supermarchés, la distribution centralisée n’est que le premier obstacle auquel se bute le producteur. Car s’interposent ensuite le CUP (code à barres), les transactions électroniques, les standards internationaux garantissant la salubrité des viandes, les normes du gouvernement fédéral... «Beaucoup de petits fournisseurs ne parviennent pas à s’adapter à toutes les normes techniques imposées par l’industrie», dit Robert Cloutier, président pour le Québec du Conseil canadien de la distribution alimentaire.
Alain Brisebois, vice-président principal aux opérations grossistes de Metro, en convient: l’entonnoir est plus serré pour les petits fournisseurs, mal adaptés au réseau. «Mais nous cherchons constamment de nouveaux partenaires novateurs! L’offre de Metro s’enrichit chaque semaine d’une centaine de produits alimentaires.»
Ce dossier est disponible en entier dans l'édition de février 2004 de L'actualité, maintenant en kiosque.